Il y a 30 ans, les paysans faisaient face à la police
Trente ans après la manifestation paysanne du 23 octobre 1996 à Berne, Philippe Bardet se souvient d'une répression qui l'a marqué.

Le 23 octobre 1996, quelque 15'000 paysans se rassemblent sur la Place fédérale à Berne pour dénoncer la baisse de leurs revenus. Alors que la manifestation se veut pacifique, la situation dégénère avec l'intervention de la police bernoise. Trente ans plus tard, Philippe Bardet, ancien directeur de l'Interprofession du Gruyère, se souvient de cette journée qui l'a profondément marqué, alors qu'il travaillait pour la Fédération des sociétés d'agriculture de Suisse romande, devenue depuis Agora.
Trente ans après les événements, il revient sur cette journée marquée par l'intervention musclée de la police. Il revient également sur les revendications agricoles de l'époque, dont certaines restent d'actualité.
L'interview de Philippe Bardet
Vous avez participé à cette manifestation du 23 octobre 1996. Trente ans après, quels souvenirs en gardez-vous?
Les souvenirs sont peut-être moins précis, mais j'en garde un souvenir assez présent. C'est la première fois que j'ai reçu des gaz lacrymogènes, ce qui n'est quand même pas très sympathique. La manière dont les événements se sont déroulés était dangereuse pour les manifestants présents.
À l'époque, vous travailliez pour la Fédération des sociétés d'agriculture de Suisse romande, devenue depuis Agora. Pourquoi étiez-vous à Berne ce jour-là?
J'avais accompagné différentes familles, parce qu'il y avait beaucoup de familles sur la Place fédérale ce jour-là. L'appel à manifester venait de l'Union suisse des paysans, mais également d'organisations qui étaient beaucoup plus fortes qu'aujourd'hui, comme Uniterre. Il y avait beaucoup de Romands, mais aussi des paysans de toute la Suisse. C'était une manifestation importante pour le monde paysan. Il était essentiel de se réunir et d'envoyer un signal aux autorités fédérales.
Quel était le contexte agricole qui avait poussé les paysans à se mobiliser?
La fin de l'Union suisse du commerce de fromage, qui m'a occupé pendant le reste de ma carrière professionnelle, annonçait notamment la fin du prix du lait administré par la Confédération, qui tournait autour de 1,70 franc. Le prix devenait libre. La même problématique se posait pour d'autres produits agricoles, comme les céréales. C'était la fin des prix fixes et du soutien direct de la Confédération au prix des produits, avec l'introduction des paiements directs.
Quelques œufs ont été jetés sur le Palais fédéral, mais il n'y a pas eu de violences de la part des manifestants.
La manifestation se voulait pacifique. Comment la situation a-t-elle basculé sur la place fédérale?
La manifestation était totalement pacifique. Il y avait des tracteurs devant et une image peut-être un peu dure, avec une tête de jeune bovin ou de veau sur le frontal d'un tracteur. Quelques œufs ont été jetés sur le Palais fédéral, mais il n'y a pas eu de violences de la part des manifestants. Après les discours des dirigeants des organisations agricoles, on voyait des choses lancées sur le Palais fédéral, mais c'était plutôt bon enfant. Ce n'est pas quelques œufs qui allaient détruire le bâtiment. Puis les policiers ont tiré des balles en caoutchouc sur les manifestants et lancé des gaz lacrymogènes. La situation s'est immédiatement tendue. Pour moi, il était clair que la police avait reçu l'ordre d'agir assez rapidement pour faire partir les gens de la Place fédérale.
Vous avez été particulièrement marqué par l'usage des gaz lacrymogènes. Que s'est-il passé?
Les gaz ont été tirés de telle manière que cela fasse paniquer les gens. Il y avait des familles, des poussettes et beaucoup de monde sur cette place. Les gaz ont été tirés devant les manifestants, alors que derrière, il était très difficile de sortir. Les gens ne portaient pas de masques à gaz. Moi-même, je suis monté sur les fenêtres d'une banque située au fond de la place pour essayer de fuir les gaz lacrymogènes. Dans les rues latérales, ils restaient au ras du sol, et on les recevait de toute façon en plein visage. C'était vraiment pour créer la panique au sein de la manifestation. C'est cela qui était fondamentalement dérangeant, parce qu'il n'y avait personne en train d'attaquer le Palais fédéral.
En 1996, la loi agricole a notamment permis de reconnaître les AOP et les IGP, ce qui a été très positif pour le Gruyère.
Trente ans plus tard, les revendications des paysans ont-elles vraiment changé ?
C'est peut-être le côté le plus malheureux de toute cette histoire. Certains aspects de la politique agricole ont évolué. En 1996, la loi agricole a notamment permis de reconnaître les AOP et les IGP, ce qui a été très positif pour le Gruyère. Malgré les pressions budgétaires, le budget agricole a aussi pu être maintenu. En revanche, la diminution du nombre de producteurs s'est poursuivie, voire accélérée dans certains cas. Et, si l'on écoute les revendications aujourd'hui, les problèmes de revenus sont toujours là, indépendamment de la sécheresse de cette année.
À chaque passage sur la place fédérale, ces souvenirs vous reviennent-ils?
D'un côté, il y a cette manifestation qui m'a choqué, il faut le dire. De l'autre, nous avons aussi pu organiser une manifestation positive en fabriquant un Gruyère sur la Place fédérale. Il y a donc également un petit côté festif. Chaque fois que je passe sur cette place, ces deux aspects me reviennent forcément en tête.
Ecoutez l'intégralité de l'interview de Philippe Bardet:


