Dans la tête d'un black bloc: des Fribourgeois racontent
Casseurs ou militants? Alix et David ont rejoint le "black bloc" pendant la manifestation No G7 du 14 juin à Genève. Ils expliquent leurs raisons.

Vestes de pluie noires, lunettes de ski et foulards noué autour du visage. Les "Black blocs" étaient de sortie sous un soleil de plomb la semaine passée à Genève. Dimanche 14 juin, la ville a été le théâtre d’une manifestation rassemblant plusieurs dizaines de milliers de personnes contre la tenue du sommet du G7 à Évian, de l’autre côté du Léman.
Des centaines d'individus masqués (600 d’après la police) se sont joints à ce cortège. Ils ont formé un "black bloc", un groupe de militants radicaux qui justifient de recourir à la violence à des fins politiques et stratégiques. Malgré leur présence à Genève, l’étendue des dégâts s’est révélée assez modeste: quelques bâtiments tagués, des vitrines brisées et une unique voiture, de la marque Tesla, réduite en cendres.
Le montant de ces déprédations n’a pas été communiqué mais une chose est claire: il n’a rien à voir avec les dommages engendrés par les émeutes de 2003, qui s’opposaient au sommet du G8. "Globalement, par rapport à d'autres manifs que j'ai pu vivre, c'était relativement calme", concède David*.
Le Fribourgeois a rejoint les rangs du bloc, dans lesquels se trouvait aussi Alix*. Tous les deux ont déjà une certaine expérience de ce genre d’actions. Militants de longue date, ils expliquent avoir adopté ces méthodes après avoir été confrontés à la répression policière.
"En ayant manifesté pacifiquement une bonne partie de ma jeunesse, j'ai subi de la violence policière de manière totalement gratuite dans des cortèges familiaux et sans aucune provocation", raconte David. "Je me suis dis: 'la prochaine fois, il faut que je sois équipé, que j'aie de quoi me protéger.' C'est mon droit de manifester, d'être là. Je ne veux pas subir la répression policière donc la solution c'est de venir protégé."
Protection de soi et des autres
"La plupart des gens ne le remarquent pas, mais on est systématiquement filmé en manif par des agents en civil", poursuit Alix, qui évoque le fichage des manifestants. "C'est du matos qui est récolté maintenant et qui va nous desservir plus tard. D'où le fait de se masquer et de se protéger." Elle reconnaît ne jamais avoir été appréhendée pour son militantisme jusqu'à aujourd'hui, mais craint une escalade de la répression.
Il faut savoir que ce qu’on appelle "black bloc" n’est ni une organisation, ni un mouvement avec des objectifs politiques définis. Le bloc est une tactique, comme l'expliquent les deux militants, un mode opératoire qui vise à la fois à assurer sa propre protection, à venir en aide aux autres manifestants et à commettre de la casse ciblée, en visant en particulier des symboles du système capitaliste, comme les banques.
Des actes que condamnent la quasi-totalité des formations politiques, notamment à Genève, où les partis politique ont dénoncé d'une seule voix les casseurs responsables des déprédations. Les Vert-e-s condamnent "fermement" les actes de ce qu'ils qualifient de "minorité" parmi les manifestants.
Thomas Gremaud, président du Parti socialiste fribourgeois, réagit également: "c’est un mode d’action que je ne peux pas cautionner. Nous appelons toujours à manifester de manière pacifique et festive. Les manifestations sont souvent un moment pour se retrouver et lutter collectivement."
"On ne cautionne évidemment pas les violences", poursuit le chef de section, "même si elles sont simplement matérielles. Et dans les faits, je pense que brûler une Tesla ou casser les vitrines d’une banque, ça ne fait pas avancer les choses."
La gauche partagée
À Fribourg, une voix tranche avec le reste, celle du groupe DAS•WAS, qui a récemment fait son entrée au Conseil général de la ville. Une de ses sept élus, Vanessa Cojocaru (que nous avions déjà interrogée avant la manifestation), a publié un message sur Instagram au lendemain de l'événement.
Dans ce texte, la conseillère générale appelle à rester solidaire avec les black blocs. Sans cautionner les dommages à tout va, elle explique avoir voulu réagir au traitement politique et médiatique après la manifestation, qui séparent les casseurs du reste de la mobilisation. "Mes positions n'étaient pas des appels à la violence. Mon poste est une réaction à la manifestation No G7, où les débordements ont été très moindres", indique-t-elle.
Elle voit dans cette opposition qui est faite entre "gentils" et "méchants" manifestants une manière de diviser et fragiliser les mouvements sociaux. "J'ai commencé à manifester dès 2019 avec la grève féministe. On défilait avec des paillettes et des pancartes en carton", se rappelle-t-elle. "Et là déjà, on entendait des discours qui jugeaient quelles étaient les bonnes et les mauvaises manifestantes. Ce discours est tout le temps là."
Des méthodes qui divisent
Parmi les manifestants, tout le monde ne voit pas d'un bon œil la présence des black blocs. Des images publiées dans les médias montrent certains participants s'interposer entre eux et la police ou tenter d'empêcher certains dégradations. Une résistance qui ne décourage pas les deux bloqueurs fribourgeois.
"C’est la diversité des moyens de lutte. Tout le monde n’est pas d’accord, mais on lutte pour un même horizon", estime Alix. "Moi, de l'intérieur, ce que j'ai vu, c'était surtout des gens qui applaudissaient les dommages, que ce soit dans le black bloc ou ailleurs."
En justifiant des attaques sur des enseignes et des biens perçus comme des "symboles du capitalisme", le black bloc est aussi souvent accusé de couvrir des casseurs sans causes ou buts, venus simplement se défouler sur l'espace public. "Oui, et alors?", rétorque David. "Je n’ai aucun problème avec ça. Ça ne me choque pas, face à la violence du monde."
"L'illégalité fait partie de l'ADN des luttes"
Si les deux Fribourgeois affirment ne pas avoir participé aux attaques sur les bâtiments à Genève, ils assument pleinement de militer en dehors de la loi. "L'illégalité fait partie de l'ADN des luttes", défend Alix. "À certains endroits, à certains moments, le simple fait de manifester était illégal. Pour les femmes, voter en Suisse l'était aussi à un moment donné."
Au nom du militantisme, la destruction de biens matériels et les déprédations sont acceptées comme méthodes de protestation. Se limiter à des moyens non-violents est perçu comme ineffectif. "La non-violence en tant que seul outil de lutte, je considère que ça protège l'État et les institutions", développe la militante. "Les gens se contentent de se dire, ‘on a fait un peu des trucs, donc ça va.’ Moi, de mon côté, ça maintient et ça cultive des frustrations. Je trouve qu'on a intérêt à montrer qu'on peut être violent, qu'on va aller au front si c'est nécessaire."
À travers la mobilisation contre le G7, les collectifs présents, dont certains étaient venus de l'étranger, visaient à dénoncer des systèmes qu'ils définissent comme oppressifs: le capitalisme, l'impérialisme et le racisme. "Dans ce cadre-là, ça a du sens de ne pas tomber dans cet espèce de dogme de la non-violence à tout prix, parce qu'on combat des politiques violentes", argumente Alix. "Des gens meurent tous les jours à cause de ces systèmes. Des populations et des pays entiers sont maintenus dans la précarité. À titre personnel, c'est juste impossible de manifester pacifiquement. C'est nécessaire de montrer qu'en réaction, on va aussi être violents et aller au front, et qu'on n'est pas juste en train de faire une balade."
"On s'oppose typiquement à la venue de Donald Trump à Genève", souligne David. "Il est responsable de la guerre en Iran, ses bombes ont tué 150 jeunes filles dans une école il y a quelques semaines seulement. C'est un petit peu plus violent que des vitrines brisées." Le déchainement dans la rue devient alors un levier de pression sur les autorités pour les militants. "Le but, c'est qu’une ville comme Genève se dise qu’il y aura tellement de dégâts et de déprédations en ville qu'on ne peut pas se permettre d'accueillir ces dirigeants chez nous", décrit le Fribourgeois.
Si certains membres du bloc confrontent la police ou ciblent des bâtiments, David explique que d'autres adoptent un rôle de soutien. "Je ne peux pas forcément me permettre d’être tout devant et d'être arrêté", souligne-t-il. "Du coup, je préfère avoir mon sac rempli de sérum physiologique, de masques et d'eau et de pouvoir soutenir les gens qui sont en détresse face à la répression policière."
Toutes les manifestations ne nécessitent pas de tels moyens, selon les deux militants, qui continuent aussi de défiler dans des événements pacifistes. "On peut manifester en Suisse à visage découvert", reconnaît David, "mais c’est une question d’optique. On peut manifester ouvertement dans les manifs qui sont complètement inoffensives."
"Une manifestation qui ne dérange pas, qui ne crée pas de conflits matériels est une manifestation qui n'est pas dangereuse et qui ne sera pas entendue", résume le trentenaire. "Ce n'est pas en demandant gentiment qu'on a mis un terme aux monarchies de droits divins et aux dictatures. À un moment donné, une escalade est nécessaire."
Colère légitime ou rupture de la démocratie?
Si les méthodes ne sont pas comparables, Vanessa Cojocaru estime toutefois que les différents manifestants poursuivent bien les mêmes objectifs. "Ce que je vois dans les casses, c'est surtout une colère populaire, qui existe autant chez ceux qu'on appelle les casseurs que les personnes qui viennent manifester pacifiquement", observe-t-elle. "Cette colère populaire, elle doit être adressée et on doit accepter qu’elle s'exprime sous différentes formes. Certaines personnes manifestent pacifiquement, d'autres causent des dégradations symboliques, dont je parle spécifiquement dans mon poste."
Reste que les black blocs se placent par définition en dehors du droit. Une position irrecevable pour Thomas Gremaud: "il y a un cadre légal qui doit être respecté par les manifestants mais aussi par la police", précise le socialiste. "À ce titre, il y a un devoir de la police d’utiliser la force avec la plus grande parcimonie possible. Quand on voit qu’il y a eu certains dérapages, on est aussi en droit de s’inquiéter à ce niveau-là."
Pour l'élue DAS•WAS, la problématique doit être prise dans l'autre sens: "Tant qu'il n'y aura pas de changement politique fort, la colère s'exprimera de toute manière. Les gens ont des raisons de s'exprimer, d'exprimer leur colère à différents niveaux. Tant qu'on n'aura pas de décisions politiques fortes qui nous sortent d'une société fascisante, noyée dans le capitalisme, noyée dans des politiques migratoires qui font extrêmement peur, la colère s'exprimera. Je préfère demander à nos gouvernements de changer les choses pour que les gens n'aient plus de raisons d'être en colère."
*prénoms d'emprunt.


