Crans-Montana: comment gérer le drame et le choc des images?
Comment gérer le flux d'images —parfois choquantes— qui descend quotidiennement de Crans-Montana? Réponse avec une spécialiste de la santé mentale.

"Je n'ai cessé d'avoir les larmes aux yeux toute la journée", "Cinq jours que je ne pense qu'à ça", "ça me hante", etc. Plus que Crans-Montana, c'est tout un pays (ndlr. et même plus) qui respire au rythme des nouvelles qui descendent de la station valaisanne.
Et si le deuil et la peine paraissent évidents pour les proches des victimes, de nombreux quidams sont également touchés, souvent pendus à l'écran d'un téléphone ou d'une télévision qui passe les mêmes vidéos en boucle.
La Directrice du Département de psychologie du Réseau fribourgeois de santé mentale Florence Guenot revient sur ce deuil collectif.
Est-ce que c'est normal, légitime, de pleurer pour un drame que l'on n'a pas vécu?
Oui, c'est tout à fait légitime. On est d'ailleurs dans une période de deuil national. Avoir des amis ou des connaissances qui sont impactés directement par cette situation participe finalement à cet impact émotionnel.
On ne vole pas la douleur des proches des victimes?
Au contraire! Je pense que le fait qu'il y ait un deuil national en Suisse va plutôt aller dans un élan de solidarité pour les familles des victimes.
Est-ce qu'il n'y a pas des images qui sont trop choquantes?
On sait dans la psychotraumatologie que de voir certains contenus, certaines images, va aggraver l'état émotionnel. Elles vont aller dans notre imaginaire, et, après, on peut complètement rester bloqué. Dans le traitement psychotraumatologie, on va plutôt conseiller de ne pas se confronter à des images qu'on n'aurait pas vues initialement.
C'est pour cette raison que, quand on fait des suivis psychologiques, il ne faut pas mélanger des personnes qui ont vécu la situation de l'intérieur à des témoins ou des témoins secondaires pour ne pas provoquer des stress post-traumatiques chez des personnes qui n'avaient pas vu certaines images.
Ce qui se passe aujourd'hui, c'est un peu le contraire...
Exactement. Il y avait des images de recueillement, des images assez neutres. Mais des images de blessés, les images du feu, peuvent aggraver certaines réactions émotionnelles chez les individus.
Obligé de penser aux personnes vulnérables, notamment les jeunes qui sont les premiers à voir ces images sur les réseaux sociaux et les premières victimes également...
On conseille à un certain moment de couper ces images et de laisser de côté son téléphone, même si au fond on est attiré par ces dernières. Il faut vraiment faire l'effort de se questionner: est-ce que j'ai vraiment besoin de regarder ces images? Est-ce que ça me fait du bien? Ou au contraire, je vais être complètement activée, avec une tendance à être stressée.
Ces images sont dures à regarder, et pourtant, il y a cette sensation d'être scotché à l'écran. Pourquoi?
Parce que l'être humain a besoin de comprendre ce qui s'est passé face à un événement extraordinaire avec un tel impact émotionnel. On a besoin de donner du sens et de comprendre ce qui s'est passé. Et en fait, c'est un peu un leurre: au travers des images, on a l'impression qu'on va mieux comprendre ce qui s'est passé dans l'incendie, comment étaient les victimes, etc. Mais au-delà d'un certain seuil, le visionnement de ces images aura un effet négatif sur notre fonctionnement psychologique.
Et à partir de quand faut-il être attentif?
Quand il y a des perturbations au niveau neuro-biologique: les ruminations, les flashbacks, les troubles du sommeil, l'isolement, ou le fait d'être constamment sur son téléphone.
A contrario, est-ce que mettre de la distance émotionnelle, rester froid, c'est manquer d'empathie?
On n'est pas maître de ses réactions. Les gens qui ont des réactions de détachement auront peut-être des réactions émotionnelles plus tard. Il y a des gens qui vont réagir par des cris, par de la colère, par de la tristesse, par de l'isolement.
Les gens qui sont dans une forme de déni, ce n'est pas qu'ils ont un manque d'empathie, mais ça peut être une protection face à des émotions trop fortes.
Si vous estimez avoir besoin d'aide. Plusieurs ressources existent dans le canton de Fribourg. Vous pouvez contacter le Réseau fribourgeois de santé mentale (RFSM) au numéro de téléphone 026 308 00 00, ou contacter un psychologue, un psychiatre ou un thérapeute professionnel.



