Arrachage de vignes: le vin étranger gagne, le local trinque

Arracher des plans de vigne parce que les bouteilles s’entassent dans les caves, de nombreux cantons y sont confrontés. Et à Fribourg?

A Cheyres, pas d'arrachage prévu pour le moment. © KEYSTONE / La Télé

Dans plusieurs cantons, les vignerons sont contraints d’arracher une partie de leurs vignes, tant les caves débordent de bouteilles. Chez nos voisins vaudois, 10% des surfaces sont concernées.

Les Suisses auraient moins soif selon certains, évoquant la baisse de consommation de Pinot et autres Chasselas depuis plusieurs années. Mais est-ce la seule raison? Interview avec Matteo Murphy, vigneron, caviste de formation et gérant de la Cave de Cheyres.

On a récemment lu dans la presse que "l’arrachage de vignes n’est plus un tabou en Suisse romande". À Cheyres, on tient le même discours?

Pour l’instant, ici, on ne parle pas trop d’arrachage de vignes. La situation ne requiert, en tout cas pour le moment, pas une telle mesure. On va plutôt parler d’une restructuration de certaines parcelles, d’une mécanisation plus simple et plus efficace.

Pourquoi certains vignerons en arrivent-ils à arracher leurs vignes? C’est plutôt radical...

Il faut savoir qu’une vigne coûte cher à entretenir. Si la vente du produit fini ne permet plus de couvrir les frais de production, il faut envisager d’autres solutions, comme arracher et mettre une autre culture. Et produire du raisin de table ne réglerait pas le problème : on se retrouverait avec un kilo de raisin qui ne se vend pas, face à du raisin italien vendu trois fois moins cher en grande surface.

On dit que le vin se vend moins et que les caves se remplissent. Chez vous aussi?

Ici, à Cheyres, on touche du bois. On travaille en hyperproximité, avec des ventes dans un rayon très restreint, et nous n’avons pas ce problème de caves qui se remplissent chaque année.

Cela dit, le souci n’est peut-être pas que le vin suisse ne se vend pas, mais que le vin, en général, est moins consommé. Et dans le système actuel de distribution, le vin suisse en pâtit davantage, contrairement au vin étranger qui perd moins de parts de marché.

Il y a beaucoup de vin étranger sur le marché?

En 2024, la Suisse a produit environ 34% du vin qu’elle a consommé. On pourrait penser qu’on importe uniquement pour combler le manque. La réalité est un peu plus compliquée, parce que les distributeurs vont certainement plus gagner à vendre des vins étrangers sur lesquels ils ont une plus grande marge.

Et les quotas d’importation sont calqués sur la consommation d’il y a trente ans...

On a des quotas d’importation qui ont été fixés il y a trente ans, à l’époque où on buvait 82 millions de litres de plus qu’aujourd’hui. Aujourd’hui, ils ne correspondent plus à la réalité du marché.

Face à cette pression, certains producteurs pourraient être tentés de baisser leurs prix… Notamment nos voisins vaudois et valaisans.

Ça peut être un réflexe, un peu de panique. Je peux voir ça dans des régions viticoles mécanisées de Suisse. Les vignerons/artisans comme nous, on joue sur des marges très fines. On pourrait en pâtir! J’espère qu’il n’y aura pas cette réaction de panique…

Il n’y a rien à faire pour que la situation s’améliore?

Non, il y a beaucoup de choses à faire! On a sous-entendu dans cette discussion la modification des quotas d’importation, mais ce n’est pas tout. On doit continuer notre ascension qualitative, qui, malgré certaines mauvaises langues, est là. Je prends pour témoin les étrangers qui viennent en Suisse, qui savent déguster du vin. Ils sont souvent abasourdis. S’ils savent déguster, ils savent très bien qu’on a des vins de qualité. Après, l’humilité suisse doit être un peu mise de côté.

On doit, nous Suisses, être fiers de nos vins. Oser les offrir en cadeau. Oser acheter des bouteilles locales, qui s’accordent parfaitement avec nos mets du terroir. Trop souvent, on se dit : "je ne connais pas…" — pour finalement choisir la première quille italienne en action.

Ça, c’est pour les consommateurs… Et pour les politiques?

Beaucoup préfèrent ne pas se saisir de la patate chaude et invoquer l’argument: "il ne faut pas tomber dans le protectionnisme, c’est le libre marché…" En suivant cette logique, on pourrait aussi importer des politiciens d’ailleurs: ils seraient peut-être moins chers, plus efficaces. Et tout irait bien, aussi!

RadioFr. - Nathan Clément
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