Interdiction des réseaux aux mineurs: la Suisse prudente

L’Australie a déjà interdit l’accès aux réseaux sociaux aux jeunes de moins de 16 ans et, dans de nombreux pays européens, des interdictions visant parfois les moins de 15 ans sont à l’ordre du jour. En Suisse, en revanche, les responsables politiques restent pour l’instant sur la réserve.

La Suisse hésite à interdire les réseaux aux mineurs. © KEYSTONE/Christof Schuerpf

Au-delà des frontières nationales et des clivages politiques, un large consensus se dégage: l’usage des réseaux sociaux par les jeunes de moins de 15 ou 16 ans peut avoir des effets néfastes sur leur santé mentale. En Suisse toutefois, les avis divergent quant à l’opportunité d’une interdiction comme moyen de protection efficace des mineurs.

La situation est différente dans de nombreux autres pays, notamment ceux qui entourent la Suisse. L’Australie a ouvert la voie en décembre 2025 en introduisant une interdiction pour les moins de 16 ans. En France, les deux chambres du Parlement ont approuvé, fin mars, une mesure similaire visant les moins de 15 ans. Le pays pourrait ainsi devenir le premier de l’Union européenne à mettre en ½uvre une telle restriction.

D’autres États envisagent également des mesures comparables. Le gouvernement fédéral autrichien a déjà pris une décision en ce sens, un projet de loi a été déposé au Parlement italien, et des initiatives similaires ont vu le jour en Allemagne, en Espagne, en République tchèque et au Royaume-Uni. Par ailleurs, la Commission européenne a mandaté un groupe d’experts pour examiner différentes propositions destinées à renforcer la protection des mineurs en ligne, dont l’instauration d’un âge minimum.

Un scepticisme marqué en Suisse

En Suisse, la Chambre haute a transmis, à la mi-mars 2025, un postulat en ce sens au Conseil fédéral, déposé par la conseillère aux États Maya Graf (Verts/BL). Lors des débats, la conseillère fédérale Elisabeth Baume-Schneider s’est toutefois montrée prudente. Elle a souligné que le Conseil fédéral était conscient des enjeux et convaincu de la nécessité d’analyser en profondeur l’utilisation des réseaux sociaux.

Elle a néanmoins rappelé qu’aucun consensus scientifique clair n’existait quant à l’impact de ces plateformes sur le bien-être physique et psychique des jeunes.

Par ailleurs, les données scientifiques concernant les effets d’une interdiction restent très limitées. Olivier Steiner, de l’Institut d’aide à l’enfance et à la jeunesse de la Haute école spécialisée du nord-ouest de la Suisse, a indiqué qu’il était encore trop tôt pour tirer des conclusions, notamment à partir du cas australien. Interrogé par Keystone-ATS, il estime qu’une interdiction en Suisse serait, à ce stade, prématurée.

Les premiers éléments disponibles suggèrent en outre que de nombreux jeunes Australiens contournent l’interdiction. "Leur utilisation des médias échappe ainsi davantage à l’accompagnement des adultes", souligne-t-il. Une telle situation pourrait, selon lui, accroître les risques pour les enfants et les adolescents.

La Commission extraparlementaire pour les questions de l’enfance et de la jeunesse (CFEJ), instituée par le Conseil fédéral, s’est également prononcée contre une interdiction dans une prise de position publiée le 20 novembre 2025. Elle préconise plutôt "des règles élaborées de manière participative, la promotion des compétences médiatiques et une régulation des grandes plateformes en ligne".

La CFEJ se réfère notamment à la Convention des Nations Unies relative aux droits de l’enfant, qui garantit non seulement la protection des mineurs, mais aussi "un accès à l’information et à l’éducation adapté à l’âge, ainsi que le droit à la participation aux offres numériques". Il s’agit dès lors de préserver les opportunités offertes par les réseaux sociaux, tout en limitant leurs risques.

Une perception publique contrastée

Des organisations comme Pro Juventute partagent cette approche. Selon la fondation, une interdiction générale ne tiendrait pas compte de la réalité du quotidien des jeunes et risquerait de freiner des processus d’apprentissage essentiels. "Les médias numériques font depuis longtemps partie intégrante de leur vie", rappelle-t-elle. Ils permettent notamment de s’orienter dans le monde, de créer des liens avec leurs pairs et de développer de nouveaux centres d’intérêt.

Malgré ces réserves, l'opinion publique suisse semble largement favorable à une régulation plus stricte. D’après un sondage représentatif publié en janvier par l’institut Marketagent, 83% des personnes interrogées soutiennent l’introduction d’un âge minimum légal pour l’utilisation des réseaux sociaux.

ATS
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