Roger de Weck: "Jean Monnet était quelqu'un de fascinant"

Ancien directeur de la SSR, le Fribourgeois a été élu président de la Fondation Jean Monnet pour l'Europe, une institution européenne au cœur de la Suisse.

Roger de Weck, né en 1953, a été journaliste et rédacteur en chef du Tages-Anzeiger et du quotidien allemand Die Zeit. © KEYSTONE

Radio Fribourg: Pour bien commencer, pouvez-vous nous dire ce qu'est la Fondation Jean Monnet?

Roger de Weck: Elle a été fondée en 1978 par Jean Monnet, qui était, pour moi, le plus grand des pères fondateurs de l'Union européenne, ceux qui ont posé les fondements de l'UE. Il était très ami avec un professeur à l'Université de Lausanne, Henri Rieben. Grâce à cette amitié, Jean Monnet a donné toutes ses archives, d'une valeur immense, à la Fondation, dont le premier président a été précisément le professeur Rieben. Depuis 1978, cette fondation gère d'une part cette documentation, mais elle a aussi récolté d'autres fonds d'archives européens et organise un certain nombre d'activités autour.

Tout d'abord, ces archives sont ouvertes et mises en valeur pour les chercheurs, les enseignants, le grand public et le monde politique. La fondation est un point de rencontres internationales: elle publie des collections sur l'Europe, notamment les "Cahiers Rouges" qui, depuis 1950, sont une collection extrêmement prestigieuse. Elle donne des bourses, décerne un prix, organise des colloques, des conférences et assure un enseignement universitaire. Elle fait beaucoup avec peu de moyens, une dizaine de collaborateurs. Elle ajoute au rayonnement de la Suisse en Europe.

En tant que président, quel sera votre rôle concrètement?

Ce qui m'importe, ce sera le partenariat avec l'Université de Lausanne. Il est important puisque les archives sont situées au cœur du campus, dans l'ancienne ferme de Dorigny. Et puis, bien sûr, l'interface avec la Confédération, qui soutient la fondation, ainsi qu'avec le canton de Vaud, la municipalité de Lausanne et l'Union européenne.

L'Europe fait aujourd'hui face à des défis majeurs: la guerre est de retour sur le continent. Il y a aussi la montée du populisme et les questions écologiques. Est-ce un moment de fragilité pour l'Europe?

Comme dans tout projet d'unification, il y a une certaine fragilité — mais je vois d'abord un renforcement de cette Europe. Avec la guerre en Iran, cela souligne à quel point nous sommes confrontés à des menaces extérieures importantes. Dieu sait comment se poursuivra cette guerre, mais ce qui est certain, c'est qu'il y a, par exemple, un risque important que de nouvelles vagues de réfugiés viennent en Europe et en Suisse. Nous l'avons vu à propos de l'Irak et de la Syrie.

Nous ne sommes pas isolés: nous sommes entourés par un arc du chaos qui part de l'Ukraine en guerre, qui passe par le Caucase en ébullition, la Turquie répressive, le Proche-Orient qui est un champ de bataille et le Maghreb qui lui aussi est en fermentation. Tout autour de notre continent, nous avons beaucoup d'instabilité, de violence, de guerre, de l'arbitraire et des dictateurs. Et puis, en plus, cette Europe est confrontée à la Chine totalitaire, à la Russie dictatoriale et guerrière, aux États-Unis qui versent de plus en plus vers l'autoritarisme. Toute cette pression extérieure, à mon avis, peut ajouter à la cohésion intérieure des Européens.

Succéder à Jean Monnet, cela place aussi de la pression sur vos épaules?

Je ne me vois pas comme un successeur de Jean Monnet, mais plutôt comme quelqu'un qui se met au service de la cause qu'il a, d'une certaine manière, créée avec d'autres. Faire valoir ce patrimoine européen, c'est une belle tâche.

Si Jean Monnet était encore en vie, que lui diriez-vous?

J'aurais tellement aimé avoir l'occasion de le rencontrer, parce qu'il était fascinant. Jean Monnet n'a eu que très brièvement des fonctions officielles. En fait, il était producteur de cognac. Il avait hérité de l'entreprise familiale, il l'a modernisée — il l'a sauvée d'ailleurs, parce qu'elle était en train de péricliter.

En même temps, il a été commissaire au Plan en France. Lorsque les Européens ont fondé la Communauté du charbon et de l'acier (CECA) — ils ont mis en commun ce dont on avait besoin à l'époque pour faire la guerre: le charbon pour l'énergie et l'acier pour les armes — il a eu certaines fonctions officielles (il est notamment président de l'organe exécutif de l'organisation, ndlr). Mais surtout, il savait convaincre, il avait l'oreille de tous les chefs d'État et des gouvernements, non seulement en Europe mais aussi aux États-Unis.

C'est là une autre ironie de l'histoire: Jean Monnet était très proche de nombreux présidents américains et le successeur de Kennedy, Lyndon Johnson, lui avait décerné l'une des plus grandes décorations américaines, la médaille du président. Et aujourd'hui,  nous nous retrouvons avec un président américain, Donald Trump, qui voulait imposer des tarifs douaniers de 200 % sur le cognac français et d'autres produits du terroir. Cela montre à quel point les États-Unis se sont éloignés de l'Europe.

Je pense que Jean Monnet se serait quand même employé à tenter de réconcilier cet Ouest qui est aujourd'hui déchiré, mais qui, au fond de lui-même, s'il reste fidèle aux valeurs occidentales, devrait se retrouver un jour.

Écoutez l'entretien complet:

RadioFr. - Hugo Savary / Adaptation web: Simon Gumy
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