Théories du complot: un expert décrypte le cas Epstein
L'affaire Epstein donne du grain à moudre aux complotistes. Interview de Pascal Wagner-Egger, professeur en psychologie sociale à l'Université de Fribourg.

Depuis plusieurs mois, le monde vit au rythme des révélations sur l'affaire Jeffrey Epstein, milliardaire américain derrière un trafic sexuel pédocriminel. Des millions de nouveaux documents, emails, messages et lettres ont récemment été publiés par l'administration américaine. Ces révélations touchent de nombreuses personnalités, de la couronne du Royaume-Uni à l'ancien ministre français Jack Lang. Des révélations qui donnent du grain à moudre aux adeptes des théories du complot.
Radio Fribourg: L'affaire Epstein donne du grain à moudre aux complotistes. Ont-ils finalement raison?
Pascal Wagner-Egger: Si on s'y penche attentivement, pas tout à fait. Les théories qui circulaient avant l'affaire n'avaient rien à voir avec Epstein, comme le Pizzagate: on accusait tous les démocrates de faire partie d'un réseau pédosataniste basé à New York dans une pizzeria, notamment Hillary Clinton et son directeur de campagne. Ou alors que des célébrités comme Céline Dion qui boiraient du sang d'enfant pour rester jeunes.
Il n'y avait donc pas vraiment de théorie du complot sur l'affaire Epstein elle-même. Peut-être juste l'idée qu'il n'est pas mort par suicide, mais assassiné. Et ça, c'est une théorie du complot: ça pourrait être vrai, mais pour l'instant on n'a pas assez de preuves pour l'affirmer.
Ce qui rend cette théorie intéressante, c'est qu'il y a des éléments bizarres dans la version officielle. La caméra s'est arrêtée de filmer, il n'y avait pas de surveillant à ce moment-là, et il a signé un testament deux jours avant. Toutes les théories du complot sont basées sur ce type d'anomalies apparentes. Mais ce ne sont pas des preuves. Et à côté, il y a des éléments qui penchent en faveur du suicide : il avait fait d'autres tentatives auparavant, et les caméras ne fonctionnaient pas non plus pendant tout l'été — ce n'était donc pas exceptionnel. Pour l'instant, on ne sait pas.
Dans ces théories du complot, il y a toujours des éléments bizarres. C’est quelque chose de constitutif?
C'est exactement ce sur quoi reposent toutes les théories du complot: des anomalies apparentes dans la version officielle. La caméra qui ne fonctionnait pas, l'absence de surveillant, le testament signé deux jours avant... Oui, c'est louche. Mais ça n'est pas une preuve de complot. Et quand on apprend que ces caméras ne marchaient pas tout l'été, pas seulement cette nuit-là, l'anomalie devient moins flagrante.
Qu'est-ce qui distingue alors un vrai complot d'une théorie du complot?
C'est la preuve. Le scandale Epstein est un vrai complot, découvert par la justice et le journalisme – pas par les complotistes. Ces derniers formulent des accusations sans preuves suffisantes. Les professionnels qui luttent contre la pédophilie le disent eux-mêmes : les complotistes ne sont pas de bons alliés, parce qu'ils accusent tout le monde, rendant l'enquête plus difficile.
Comment vous voyez Donald Trump dans ce sujet? Ça lui sert, ça lui dessert?
Au départ, ça lui servait. On voit dans nos études que le populisme est lié au complotisme: c'est les méchantes élites contre le bon peuple. Ce qui est une simplification, parce qu'il y a des réseaux pédophiles dans les élites, mais il y en a aussi partout ailleurs dans la société. Il faut le rappeler. Et dans l'affaire Epstein, on ne parle pas de la majorité de l'élite — ce sont des dizaines de personnes suspectées parmi des dizaines de milliers dans le show-business ou dans d'autres milieux. Heureusement, ce n'est qu'une minorité.
Trump surfait sur ces théories du complot parce que politiquement, c'est commode: vous accusez sans preuve suffisante, vous pouvez mettre des soupçons partout. Mais maintenant il se fait rattraper par ça. Quand vous allumez un feu, vous ne pouvez plus le maîtriser. Le complotisme se retourne contre lui. Et d'ailleurs, dans la sphère complotiste elle-même, on assiste à une radicalisation permanente: les complotistes les plus radicaux accusent les moins radicaux d'être dans l'opposition contrôlée, une fausse opposition pilotée par le gouvernement. La paranoïa finit toujours par se retourner contre elle-même — puisqu'on accuse tout le monde sans preuve, tout le monde finit par s'accuser mutuellement.
Pourquoi ces théories sont-elles si séduisantes?
Il y a deux ressorts. D'abord nos biais cognitifs: notre cerveau est naturellement attiré par ce qui semble bizarre. Ensuite, l'attrait narratif: un assassinat orchestré par un vaste réseau, c'est une meilleure histoire qu'un suicide. Les films l'ont bien compris. On veut y croire parce que c'est plus intéressant.
Votre prochain livre s'intitule "Je ne suis pas complotiste, mais". Sommes-nous tous un peu complotistes?
D'une certaine façon, oui. Moi-même, face aux images du 11 septembre, j'ai senti mon cerveau partir vers les anomalies. Ce n'est qu'en voyant les réponses que j'ai déchanté. Quand on regarde un documentaire conspirationniste, on est très vite embarqué. C'est ça l'idée du titre: reconnaître cette vulnérabilité commune.
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