"J'ai oublié toute ma vie, de ma naissance à mes 57 ans"

La vie de Pascal Rousseau a pris un tournant en 2019, à la suite d’un malaise. Depuis, l’ancien footballeur professionnel se reconstruit.

Pascal Rousseau a défendu les buts de l'OM lors de la saison 89-90. © Lou Benoist

Le 9 mars 2019, la vie de Pascal Rousseau bascule. Victime d’un malaise à son domicile, cet ancien footballeur professionnel français se réveille le lendemain dans un hôpital suisse sans aucun souvenir de sa vie passée. Plus de cinquante ans de mémoire effacés en une nuit.

Installé aujourd’hui en Gruyère et devenu conseiller financier, le sexagénaire raconte son histoire dans un livre paru le mois dernier, Amnésique. Au micro de Léo Martinetti, il revient sur ce moment irréel où il ouvre les yeux dans une chambre d’hôpital sans savoir qui il est.

Radio Fribourg: Le 9 mars 2019, vous faites un malaise chez vous. Vous vous réveillez à l’hôpital le lendemain et là, c'est comme si votre cerveau s’était réinitialisé. C’est quoi votre premier souvenir ce matin-là ?

Pascal Rousseau: Mon premier souvenir, c’est d’être dans un lit, dans une chambre d’hôpital avec l’incroyable capacité de pouvoir analyser la situation, mais de ne pas savoir où je suis et comment je m’appelle. La première chose que j’ai regardée, je crois que c’est la sonnette ou la télé qui étaient au-dessus de moi. Et le monsieur qui était à côté, qui hurlait parce qu’il a fait une péritonite. Et voilà, c’est les premiers souvenirs que j’ai eus.

Vous n’aviez aucun souvenir du reste de votre vie, des 57 ans passés jusque-là. C’est quoi qui vous angoisse le plus ces premiers jours ?

On me pose souvent cette question. Je n’ai pas eu le temps de m’angoisser parce que mon cerveau a dit: "Oulala, ce n’est pas logique ce truc". La seule indication que j’avais, c’était l’étiquette qu’on a au bout du lit, et le bracelet que j’avais où je voyais mon nom, mon prénom, ma date de naissance et mon âge. Et puis comme j’ai vu qu’il y avait une sonnette, mon cerveau a dit: "Appuie". Donc j’ai appuyé très très vite, ce qui fait qu’il y a quelqu’un qui est rentré. Et on a pu déjà très vite causer.

Vous ne reconnaissez même  pas votre enfant quand il arrive dans la chambre. C’est comme un inconnu. Comment on encaisse ce genre de moment ?

C’est compliqué pour tout le monde. Quand j’ai appuyé sur la sonnette, il y a une infirmière qui est rentrée, qui m’a tout de suite salué en me disant: "Salut Larousse, t’es enfin réveillé." Je lui ai répondu: "Madame, je ne vous connais pas." Elle a vu très très vite que je ne plaisantais pas.

Quand je l’ai pris dans mes bras, c’est très difficile à expliquer, mais j’ai ressenti que c’était mon fils.

On m’a expliqué que des gens allaient venir me voir. Et c’est vrai que quand je vois rentrer mon fils dans la chambre, je ne le connais pas. Donc il se met à pleurer. Je me mets à pleurer aussi, mais je ne sais pas pourquoi. Quand je l’ai pris dans mes bras, c’est très difficile à expliquer, j’ai ressenti que c’était mon fils. Je ne sais pas comment je peux le dire d’une meilleure façon, mais c’est tout.

Vous souffrez de ce qu’on appelle une amnésie dissociative rétrograde. Concrètement, c’est quoi ?

C’est un mécanisme de protection du cerveau pour vous éviter de souffrir physiquement de traumatismes importants. On tourne toujours autour des mêmes: abus, maltraitance, décès, accidents, etc. Votre cerveau a cette incroyable capacité de vous sortir de vous pour que physiquement vous ne souffriez pas.

Mais à un moment donné, il vous ramène. Et quand il vous ramène, vous pouvez être conscient de ce qui s’est passé ou pas.

Dans votre cas, le cerveau a simplement décidé de tirer la prise après des abus subis durant l’enfance.

Oui, le cerveau a ce mécanisme de protection. Mais, à un moment donné, pour des raisons qui ne sont pas forcément explicables, il n’arrive plus à gérer cette chose-là, donc qu’est-ce qu’il fait? Il tire simplement la prise.

Quand vous vous réveillez, vous avez trois possibilités. Vous avez la possibilité d’être un légume, ce qui n’a pas été mon cas, merci. Vous avez l’inverse de moi, c’est-à-dire amnésique dissociatif antérograde: vous vous souvenez de vos traumas, mais vous n’avez plus votre capacité d’analyse, vous n’avez plus votre mémoire immédiate et vos acquis, donc il faut tout réapprendre.

Et puis vous avez la troisième, qui me concerne: amnésique dissociatif rétrograde, où vous mettez vos traumatismes profondément enfouis sous la terre, mais par contre vous avez votre mémoire immédiate, vos acquis. 

Et moi, où je suis un cas un peu différent, c’est que malheureusement, mes traumas sont revenus assez rapidement comme souvenirs. Je m’en serais bien passé. Mais pour des raisons qu’on ne maîtrise pas, j’ai oublié toute ma vie de ma naissance à mes 57 ans.

Amnésique est paru aux éditions City.

Dans votre livre, vous racontez aussi ce médecin qui vous traite de menteur dans un établissement psychiatrique. Cet épisode vous a marqué.

Oui, il m’a marqué parce que, imaginez, quand cet épisode arrive, c’est six jours après mon réveil. Donc je n’étais pas dans le même état qu’aujourd’hui. C’était très compliqué intérieurement, émotionnellement, physiquement, parce que j’étais très fatigué. Et donc quand on vous dit que vous êtes un menteur, un affabulateur, que votre trouble n’existe pas… j’ai dissocié, je suis parti et puis je suis revenu.

Mais ça, c’est tous les jours. Parce que je côtoie dans la vie des personnes qui ont un avis sur ce qui m’est arrivé. C’est leur avis, je le respecte. Et il ne faut pas que ça me touche. Moi, ça m’a pris plus de quatre ans pour accepter cela.

Quel est ce lien que vous avec créé avec Internet, votre tablette, qui deviennent un peu votre mémoire ?

Je sais me servir de ces outils. Donc comme mon cerveau fonctionne et que je dois aller à la pêche de ma vie, je sais qu’il y a Google, Internet. Donc je fais comme tout le monde. Je me googlelise. J’ai commencé par me écrire: "Pascal Rousseau, gardien". Puis là, j’ai vu des choses parce que j’avais la chance d’avoir été footballeur. J’avance, je regarde ce qu’il y a, je lis. Et puis quand je ne comprends pas, je pose des questions.

Il y a eu cette émission sur Michael Jackson qui a déclenché chez moi quelque chose.

Comment on vit à travers le regard des autres ?

On vit bien. Au début, c’était compliqué, mais on vit bien. À partir du moment où j’ai décidé de ne plus me justifier et de dire: voilà, c’est comme ça, j’avance. Vous montez dans le train, c’est bien. Vous ne montez pas dans le train, vous restez sur le quai de la gare. Ce n’est pas grave.

Mais on doit faire confiance. C’est vrai. Par rapport aux gens bienveillants qui me parlent de souvenirs et de choses qu’ils ont vécues avec moi. Et puis j’ai eu vraiment la chance d’avoir des retours, des témoignages de gens innombrables qui m’ont fait comprendre que je devais être un mec pas trop mal.

C’est quoi le plus frustrant dans toute cette situation ?

En termes privés, c’est de ne pas me souvenir de tous les moments avec mes enfants, ma famille, la naissance de mes enfants alors que je sais que j’ai assisté à toutes les naissances. Oui, ça, c’est dur. Et pour eux et pour moi.

Après, au niveau du foot, c’est évident que quand on a eu la chance de faire 600 matchs en pro, jouer à Marseille, à Paris, à Rennes, devant d’innombrables personnes, de ne pas se souvenir de l’ambiance, des arrêts, des gens qui vous applaudissent ou qui vous sifflent… oui, c’est frustrant, mais c’est comme ça.

Pascal Rousseau (en jaune) avec le maillot de l'OM.

Les abus subis durant l’enfance reviennent à travers un documentaire sur Michael Jackson vu à l’hôpital psychiatrique.

C’est le principe de la dissociation. Ces choses-là, quand elles reviennent, elles ne préviennent pas. Je prends souvent l’image du robinet ou du barrage qui s’ouvre. D’un seul coup, il y a un afflux colossal qui ne va pas s’arrêter. Et il faut être capable de gérer ça.

Donc moi, c’est revenu parce que j’étais à un endroit précis. Il y a eu cette émission sur Michael Jackson qui a déclenché chez moi quelque chose, qui a fait que les abus sont revenus entièrement. J’aurais préféré que le foot revienne ou la naissance de mes enfants. C’est ça qui est revenu.

Je me lève heureux, je me couche heureux.

Vous apprenez une nouvelle fois que votre sœur est décédée et que l'auteur de ces abus n'est pas votre père biologique. Comment vous avez réussi à digérer tous ces chocs ?

J’ai la chance d’avoir une thérapeute incroyable. J’ai la chance d’être entouré de gens excessivement bienveillants. Et j’ai la chance d’être un homme qui a envie d’avancer. Donc ça n’a pas été simple. Les cinq premières années après mon réveil ont été très compliquées. Il a fallu accepter d’avancer progressivement avec des moments très très durs.

Et puis c’est vrai que même si aujourd’hui, je suis quelqu’un qui aime les gens, je suis souriant, j’adore mon métier, j’adore ma vie, je vis le moment présent… ma vie n’est quand même pas si lisse.

Je traverse aussi, comme tout le monde, des moments difficiles parce que la phase de thérapie actuelle, c’est la deuxième phase. C’est la plus dure puisque là, on traite vraiment tout ce qui est trauma. Mais malgré tout, comme je dis souvent, je me lève heureux, je me couche heureux.

RadioFr. - Léo Martinetti
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