Martine Rebetez: "Ce sont des températures exceptionnelles"
Les fortes chaleurs qui frappent la Suisse sont inédites pour un mois de mai. Interview de la climatologue Martine Rebetez.

La Suisse vit un épisode de fortes chaleurs inédit pour la saison, avec des températures qui dépassent les 30 degrés.
Interview de Martine Rebetez, professeure de climatologie à l'université de Neuchâtel et à l'Institut de recherche fédéral WSL, qui nous aide à comprendre ce phénomène.Est-ce que ces fortes chaleurs qui arrivent maintenant au mois de mai, c'est quelque chose qui vous surprend?
Pas vraiment. Parce que c'est quelque chose qu'on prévoit avec les modèles qui concernent les changements climatiques depuis passablement d'années. Maintenant, c'est quelque chose qui ne survient pas systématiquement. Chez nous, on a un climat qui reçoit par moment de l'air qui vient du sud et par moment de l'air qui vient du nord, en alternance. Et certaines années, on va se trouver dans des valeurs extrêmes d'un côté et puis de l'autre. Ça peut d'ailleurs même être successivement, comme on a eu à l'Ascension de l'air très froid, qui nous a amené de la neige jusqu'à relativement basse altitude, suivi une semaine plus tard de grandes chaleurs avec de l'air qui vient du sud.
Est-ce que c'est quand même quelque chose qui est exceptionnel?
C'est exceptionnel dans le sens où ce sont des valeurs qui sont extrêmes pour la saison. Au XXe siècle, on n'avait jamais eu des températures supérieures à 30 degrés au nord des Alpes au mois de mai. La première fois que c'est arrivé, d'après mon souvenir, c'était le 28 mai 2001. Là, on avait juste dépassé 30 degrés dans les endroits vraiment les plus chauds du pays. Et là, on se retrouve plus tôt que ça, une semaine plus tôt, avec une longue série de chaleurs qui dépassent allègrement les 30 degrés sur l'ensemble du pays à basse altitude.
Ça veut dire que dans les prochaines années, ça pourrait arriver encore plus tôt dans l'année?
Oui. Vu la vitesse à laquelle les températures augmentent à l'échelle mondiale et puis en Suisse encore bien davantage, c'est des événements qui seront encore plus chauds, toujours plus extrêmes et qui surviendront toujours plus tôt dans l'année.
Et on doit, j'imagine, s'habituer à ce genre d'événements?
Oui. Alors, la seule chose qu'on pourrait faire pour les empêcher, c'est réduire drastiquement notre consommation de pétrole, s'agissant de la Suisse, et puis de charbon et de gaz dans l'ensemble. Ça, c'est quelque chose qui ferait une différence... Et de toute façon, il va falloir qu'on le fasse. Mais tant qu'on ne le fait pas, il faut qu'on compose avec une situation climatique qui est de plus en plus problématique.
Ce genre d'événements, est-ce que ça annonce aussi forcément un mois de juin et des mois d'été qui seront aussi très chauds?
Pas forcément, mais le risque augmente chaque jour. Parce que pour interrompre ce cycle, il faudrait qu'on ait des précipitations pendant une bonne période, avec des températures relativement basses, pour vraiment bien réhydrater les sols. Parce que si on entre dans un cycle de sécheresse à cette saison, ça signifie que l'air chaud qui arrive ne va plus se refroidir avec le processus d'évaporation des sols et de la végétation. Donc les températures vont être encore plus chaudes que ce qu'elles auraient été avec des sols humides. Et puis c'est un cercle vicieux dans lequel on a le risque de s'engager. Donc je pense que les deux semaines qui viennent vont être assez déterminantes.
Ça veut dire qu'elles vont déterminer les prochaines semaines, les prochains mois même ?
Alors il n'y a rien qui est vraiment sûr. C'est juste le risque qui augmente d'avoir des périodes très chaudes et de forte sécheresse. On est vraiment à des latitudes où les choses peuvent changer avec une nouvelle masse d'air qui arrive. Et c'est quelque chose qui peut arriver à tout instant.
Et vous parlez aussi d'emballement. Ça veut dire que ce genre d'événements, d'événements plus extrêmes, vont devenir ou peuvent devenir beaucoup plus récurrents, c'est ça aussi?
Oui, actuellement, les températures moyennes augmentent très vite. Et avec ce processus, les extrêmes augmentent encore davantage. Donc là, on est typiquement dans des températures extrêmes qui restent relativement vivables humainement, parce qu'on est quand même encore au mois de mai. Mais en même temps, il faut un bon physique pour supporter ces chaleurs après avoir eu du froid.
Et la Suisse, vous le dites aussi, est particulièrement touchée?
C'est une région où l'augmentation des températures est plus forte que la moyenne: le double actuellement. Donc ça, c'est déjà un élément important. Ce qu'on a vu par le passé, c'est que dans les situations de canicule, on a une forte mortalité dans les villes du nord des Alpes, alors qu'à température supérieure, on n'a pas cette mortalité au Tessin. Cela montre bien que la population du nord des Alpes manque de possibilités de s'adapter à ces chaleurs. D'abord parce qu'il n'y a pas forcément le savoir-faire, mais il y a aussi l'architecture qui est moins bien faite pour se protéger de la chaleur qu'elle ne l'est au Tessin ou plus au sud.
MétéoSuisse indique que nous vivons une sécheresse inédite, la pire en Suisse depuis 1901. C'est aussi quelque chose qui va devenir de plus en plus récurrent?
Oui, malheureusement. Si on augmente les températures, on renforce ce qu'on appelle le cycle de l'eau. Ça veut dire que les pluies deviennent plus intenses et les sécheresses aussi. Donc ça, c'est inéluctable si on augmente les températures. Et le risque, avec les conditions qu'on a aujourd'hui, c'est que si on a une situation orageuse, on peut aussi avoir de la grêle, d'une violence qu'on n'avait pas forcément auparavant. On peut avoir des orages extrêmement intenses avec un risque de glissement de terrain, de lave torrentielle, ce qui n'empêche pas la sécheresse de se poursuivre.


