Julie Böhning: "On veut mettre la Suisse sur la Lune"
La Gruérienne de 26 ans dirige Pave Space, une start-up prometteuse active dans l'aérospatial. Rencontre avec cette entrepreneuse déterminée.

C'est l'histoire d'une Gruérienne de 26 ans qui, avec un groupe de potes, a commencé à développer un véhicule spatial capable de révolutionner le monde des satellites. Aujourd'hui, elle a la tête d'une entreprise de quarante employés, Pave Space, basée à Villeneuve, dans le canton de Vaud. On vous avait raconté il y a quelques semaines leur projet, "Lyoba". Entretien avec Julie Böhning, à la tête d'une possible révolution aérospatiale.
Il paraît qu'au départ, vous n'étiez pas du tout passionnée par l'espace, les étoiles. C'est vrai?
Ce n'est pas complètement faux. Quand j'étais petite, j'ai dit à mes parents que je voulais être astronaute et ils m'ont dit "Oula, mais pour ça, il faut être très très forte en maths." Je me suis complètement découragée. Pourtant, les maths, ça allait, mais ça m'a complètement découragée du spatial.
Qu'est-ce qui vous challenge aujourd'hui dans ce monde de l'aérospatial?
Les challenges principaux, c'est de s'adapter à un monde qui est en constant changement. Aujourd'hui, les annonces dans le monde du spatial sont en train d'évoluer à une vitesse dingue, avec notamment l'entrée en bourse de SpaceX, des annonces pour aller faire des panneaux solaires sur la Lune, d'aller mettre des data centers dans l'espace. On entend une progression énorme sur les continents, comme le continent américain ou même par la Chine.
Et je pense que le challenge, c'est de savoir séparer le vrai du faux, comprendre où vont être les vraies évolutions pour pouvoir s'y positionner et pour pouvoir être un acteur de ce monde-là dans les années à venir.
Une sorte de nouveau continent à aller conquérir. Qu'est-ce qu'on peut y faire là-bas?
Conquérir, je ne sais pas, mais en tout cas un nouveau continent à aller utiliser. Je pense que tout le monde est d'accord sur le postulat que la Terre est trop petite, en tout cas pour ce qu'on va y faire aujourd'hui. Et le fait de pouvoir utiliser l'espace pour répondre à ces points bloquants comme l'énergie ou le manque de ressources est une solution à aller explorer.
Et oui, on parle d'un nouveau continent industriel qui pourrait justement aider la Terre. Et c'est d'ailleurs pour ça qu'on a nommé la société PAVE, ça veut dire "Pave the Way" en anglais, "Ouvrir la voie", et on aimerait pouvoir participer à la création de ce nouveau continent.
Et vous vous spécialisez dans la mobilité aérospatiale. Pourquoi ce créneau?
Un des points importants, si on veut pouvoir utiliser l'espace comme une ressource pour la Terre, c'est de pouvoir y construire justement une forme d'industrie, donc des satellites un peu plus gros, des infrastructures. Et un des premiers points qu'on a fait, quand on a découvert l'Amérique comme un nouveau continent, c'est d'aller construire une forme de logistique, de pouvoir s'y déplacer. Et on a identifié ça comme étant un point manquant. On arrive à aller dans l'espace, mais à un point très précis, l'orbite basse ou d'autres orbites. Et nous, à partir de ces points précis d'amarrage, on veut pouvoir se déplacer, on veut pouvoir construire. Et pour ça, il faut débloquer la brique logistique. Et c'est ça à quoi on s'attache avec des premières missions dès la fin de cette année.
Donc vous développez une sorte de véhicule, qui pourra venir en appoint de satellite. Il s'appelle Lyoba. Est-ce que vous pouvez nous dire à quoi il sert?
Déjà, je pense que le nom Lyoba n'est pas expliqué avec le passé de Gruyère Space Program, mais ce véhicule fait une vingtaine de tonnes. Il fait 3,50 mètres de diamètre. On peut s'imaginer ça comme une espèce de boule, qui est le gros réservoir avec un moteur en dessous et des satellites au-dessus. Concrètement, ce véhicule va en appoint d'une fusée. Vous mettez ce gros véhicule de 20 tonnes sur une fusée. La fusée va décoller souvent des États-Unis, arriver en orbite basse. Ensuite, c'est ce véhicule-là qui va prendre le relais pour aller pousser les satellites de 550 km, l'orbite basse, là où ils vont être injectés, jusqu'à 36 000 km, l'orbite géostationnaire. Là, ils vont pouvoir être utilisés, donc 60 fois plus long. Ce véhicule fait un petit peu le travail d'une navette ou de livraison du dernier kilomètre, même si vous avez compris que c'est un petit peu plus que ça. Il va pouvoir permettre aux satellites d'aller en 24 heures plutôt que 6 à 12 mois à leur destination finale.
Ce moteur va être testé à l'ancienne usine thermique de Chavallon, qui est perchée en haut d'un rocher au-dessus du Bouveret. Qu'est-ce que ce lieu vous permet de faire?
Déjà rien ne décolle, mais il faut bien s'imaginer qu'on a un moteur qui fait un mètre à peu près de haut, qui pèse son poids, qu'on va tester à l'horizontale. Et pour le tenir et pour protéger l'endroit, on a besoin d'une certaine surface. On doit stocker les différents ergols, on doit pouvoir le tester dans un endroit qui est complètement sécurisé et fermé, et qui est surtout à distance des habitations les plus proches. Ce genre de lieu, en Suisse, il n'y en a pas beaucoup. On a passé entre 6 et 8 mois à trouver un endroit. On a même cru à un moment qu'on allait devoir aller tester notre moteur en Norvège, ce qui n'était clairement pas voulu par les équipes.
Et heureusement, on a eu la chance d'être aidés justement par les politiciens du canton de Fribourg, du canton de Vaud et du canton du Valais, pour trouver un endroit. Et c'est cet endroit de Chavallon qui répondait clairement au cahier des charges. Donc on a eu la chance d'être accueillis là-bas. On a pu faire évidemment toute une série de simulations, de demandes de permis, de demandes d'autorisation pour pouvoir nous positionner sur cet endroit. Et maintenant, les travaux ont commencé et devraient finir normalement d'ici cet été, avec des premiers tests de moteur prévus au cours de l'automne.
Cette entreprise qui grandit, qui grandit. Qui sont vos employés ?
Alors ça, c'est une question qui me fait extrêmement plaisir. On a la chance, sincèrement, et je leur dis tous les jours, on essaye de construire une équipe de super-héros. Parce que ce qu'on doit faire, c'est compliqué techniquement, mais c'est aussi compliqué d'un point de vue du marché. Je pense que le spatial est assez flou pour ne pas forcément trouver toujours des lignes tout à fait claires de comment aller vendre les technologies. Donc on a besoin de personnes qui sont incroyablement motivées, mais aussi incroyablement douées dans leur domaine.
Qu'il s'agisse de polymécaniciens, d'automaticiens, d'ingénieurs très spécifiques sur une partie de la turbopompe, ou alors de développeurs de logiciels. On a besoin de personnalités assez précises. Et j'ai vraiment la chance d'être entourée d'une quarantaine de personnes qui sont tous les plus motivées les unes que les autres et avec qui on travaille tous les jours.
La petite histoire, c'est une bande de copains qui s'entraînaient dans un hangar à Le Sok. Ils sont restés avec vous ces amis ? Vous les aviez rencontrés quand vous aviez 14 ans ?
Oui, ils sont toujours là. On s'est rencontrés avec justement Simon et Jérémy qui sont là depuis le début. Simon qui a construit tous les moteurs de Colibri, la petite fusée qu'on a fait décoller.
Enfin 2,50 m quand même, la fusée qu'on a fait décoller. Et puis là on est une dizaine pour GSP, quasiment la totalité sont restés dans des domaines des fois différents, des fois similaires sur lesquels ils travaillaient dans l'association. Et surtout, mine de rien, cette histoire de Gruyère Space Program, elle a fait parler un peu partout dans le monde.
Les Américains aimaient nous appeler SpaceX avec les montagnes, c'était un peu le différenciant. Et ça nous a permis d'attirer des talents de partout dans le monde, des gens qui viennent du Canada, d'Australie, un peu partout en Europe. Et ces gens sont rejoints parce qu'ils ont vu la passion de l'équipe et notre capacité à exécuter. Et donc je pense que c'est une belle suite pour GSP.
Donc la première mise en orbite de Lyoba, c'est prévu pour 2029, premier test en automne. Mais d'ici là, il faut bien manger, il faut payer des locaux. C'est quoi votre modèle de financement?
Comme beaucoup de startups qui doivent développer beaucoup avant de pouvoir vendre, on a recours à des investisseurs. On a pu fermer récemment notre deuxième levée de fonds, qui a été une des plus grosses levées de fonds dans le monde du spatial à ce statut-là. On a extrêmement bien réussi cette dernière. On est très heureux d'avoir été soutenus par des investisseurs extrêmement connus en Europe. Ça nous permet aussi de prendre un petit peu de visibilité et d'être bien backé. Maintenant, évidemment, l'objectif, c'est quand même de parler à des clients et puis de vendre ce service.
Et ça, c'est nos objectifs, notre gros objectif sur l'année à venir. De pouvoir justement aller montrer notre véhicule à des clients et de comprendre leurs besoins. C'est un travail qu'on fait depuis déjà un moment. Maintenant, il va falloir le concrétiser sous la forme de contrats.
C'est possible qu'un jour vous collaboriez avec la NASA?
Au niveau de la collaboration avec des agences spatiales, on a beaucoup parlé de l'utilisation commerciale de notre véhicule, de sa capacité à aller en orbite géostationnaire parce que c'est le cas d'études le plus facile à comprendre. Maintenant, il faut savoir que notre véhicule peut aller sur toutes les orbites qui ne sont pas l'orbite basse et ça inclut l'orbite lunaire. Donc typiquement, on va s'atteler à des projets pour pouvoir aller mettre des satellites autour de la Lune ou pour aller atterrir sur la Lune.
Et ce genre de projets, ils sont souvent tenus par des agences spatiales comme l'agence spatiale européenne ou la NASA aux Etats-Unis. Et c'est en effet une des capacités que nous avons et qu'on se réjouit. Et ce serait incroyable de pouvoir mettre la Suisse sur la Lune dans quelques années.


