Jacques Morand: "J'ai envie de prendre du bon temps"

Le syndic de Bulle quitte ses fonctions vendredi après 30 ans de politique dans un chef-lieu gruérien en transformation.

Jacques Morand était l'invité de Radio Fribourg mercredi, deux jours avant sa retraite politique. © RadioFr.

RadioFr: Bulle est passée de 10'000 à 27'000 habitants depuis vos débuts en politique en 1996 au Conseil général. Cette croissance, c'est plutôt une bonne nouvelle?

Jacques Morand: C'est une opportunité. Une population qui grandit, qui vit ensemble dans l'harmonie, c'est bénéfique pour toute une région.

On entend souvent dire que Bulle grandit trop vite. Vous le pensez aussi?

Peut-être un peu trop vite, oui, à mon goût, et au goût de certains citoyens. Mais il faut rappeler que les Suisses ont voté en 2013 pour densifier les centres urbains. Et Bulle a encore la capacité d'accueillir du monde. On pourrait atteindre 40'000 habitants en 2040. Ce n'est pas forcément un souhait, mais c'est une perspective réelle.

En tant que syndic, on peut freiner cette croissance?

Non. Chacun est libre de s'établir où il veut: c'est garanti par les accords de Schengen et par le droit suisse. Et quand quelqu'un a un terrain, il a le droit de construire. On ne peut pas bloquer ça.

Vous avez vu les mentalités changer avec cette population qui se renouvelle?

Oui, les citoyens comptent davantage sur le politique, sur les prestations sociales, les subventions, les infrastructures culturelles et sportives. Ça coûte de l'argent, c'est vrai. Mais les gens qui habitent ici ont envie de faire des choses, dans le sport, la culture, le travail. Et nous, on les accompagne.

Quel sera le plus grand défi pour la prochaine législature?

J'en vois deux principaux. D'abord les finances: il faut construire trois nouvelles écoles, ça va avoisiner les 100 millions de francs. Ensuite, le manque de terrain pour les entreprises. Bulle n'est pas une cité-dortoir. On a 7000 personnes qui viennent travailler ici chaque jour, contre 4500 qui en partent. On crée des emplois, il faut pouvoir continuer.

En juin 2025, vous annoncez que vous ne vous représentez pas. Vous êtes fâché avec la politique?

Pas du tout. La politique m'a toujours animé. À l'âge de 20 ans, j'ai pris ma plume pour demander mon admission au Parti Radical. L'engagement politique, c'est quelque chose qui m'a toujours porté. On a la chance de vivre dans une belle région, d'avoir une paix sociale, l'électricité tout le temps, de l'eau courante, des soins, un système qui fonctionne...des choses que beaucoup d'autres nous envient. Il faut simplement savoir le reconnaître. Mais pour que ça fonctionne, il faut l'engagement du politique.

Il y a eu l'affaire des jetons de présence, une enquête administrative, un avertissement à votre encontre. Vous avez quitté le PLR bullois en début d'année, à quelques mois de la fin de votre carrière. Vous avez voulu faire passer un message?

Non, pas forcément. Il faut savoir qu'un avertissement n'est pas une sanction. C'est la première des mesures produite dans ce genre de situation. Un avertissement en tant que syndic, quand quelque chose se passe bien, il y a toujours une équipe, mais il y a toujours un chef là-dedans, un président. Et c'est le syndic qui, quand ça se passe mal aussi, doit porter ce genre de choses.

Vous pensez que vous avez fait des erreurs?

Non. Le Conseil communal l'a d'ailleurs reconnu. On a peut-être tardé à rectifier une décision, deux ans avant de prendre une contre-décision. Mais personne n'a volé, personne n'a triché. Cette enquête a coûté plusieurs centaines de milliers de francs à la Ville pour rien du tout. C'était une manœuvre d'un groupuscule qui pensait développer le PLR. Au final, le PLR a perdu les élections.

La syndicature risque d'échapper au PLR. C'est un coup dur?

Quelque part, oui. Le parti radical était le premier parti de la Ville pendant de nombreuses années. Aujourd'hui, l'UDC et les Verts ont pris des parts de marché. Le PLR a perdu gentiment quelques sièges. Je suis persuadé que sans l'affaire des jetons de présence, le parti aurait conservé trois sièges au Conseil communal. La population n'a pas suivi le PLR dans cette affaire. Elle l'a montré dans les urnes.

Quel profil faut-il pour être syndic?

Il faut aimer la fonction publique, avoir du temps, beaucoup de dossiers à lire. C'est un engagement total. Le syndic doit être au courant de presque tout ce qui se passe dans tous les dicastères, parce qu'il est toujours sollicité. Et même s'il ne vote qu'à une voix sur neuf, sans pouvoir supplémentaire par rapport à ses collègues, c'est lui qui doit porter la responsabilité de l'entier des décisions — y compris celles contre lesquelles il s'est opposé. Il faut savoir être collégial, et c'est au syndic de porter et d'incarner cette collégialité.

Quels sont vos projets?

Vivre, simplement. Mon épouse m'a dit qu'elle avait vécu dix ans seule pendant que j'étais syndic. Je veux rattraper le temps perdu. Lire, pas seulement des rapports et des objets de loi. Quand je poserai mon mandat de député en fin d'année, je serai très proche de mes 64 ans. Je ne voulais pas rebriguer un nouveau mandat, ni finir ma vie politique après 70 ans. J'ai envie de prendre du bon temps avec ma famille et mes amis, et de prendre ma retraite.

RadioFr. - Simon Gumy
...