Hertig Fleurs: 175 ans d'histoire à feuilleter

L'historien Jean Steinauer co-signe "Le Temps des fleurs", un livre qui retrace la longue histoire de l'entreprise fribourgeoise qui a débuté en 1851.

Jean Steinauer, co-auteur du livre "Le Temps des Fleurs", était l'invité de la semaine de Radio Fribourg. © RadioFr/Hertig Fleurs

RadioFr: Aujourd'hui, c'est la sixième génération qui est aux manettes de la maison Hertig. Si on revient à ses origines, à la création de cette première boutique dans le quartier du Bourg à Fribourg, on est en 1851. Qu'est-ce qu'on sait sur son fondateur, Johan, dit Jean Hertig, et sa famille?

Jean Steinauer: On ne sait presque rien. On pense que c'était un travailleur de la terre, jardinier peut-être, horticulteur peut-être vigneron, parce que le petit village du bord du lac de Thoune, dont il arrivait, était surtout un village de vignerons. On ne sait pas pourquoi il est parti. Ce qui est curieux, c'est qu'il est venu à Fribourg. Parce que d'habitude, à cette époque-là, au cœur du 19e siècle, on a plutôt tendance à quitter Fribourg pour aller gagner sa vie ailleurs, là où l'économie se modernise et se développe. Lui, il arrive.

Fribourg est un canton pauvre à ce moment, encore rural, encore peu modernisé, il n'y a pas encore le chemin de fer non plus, mais finalement il s'installe et il se sent bien...

Il a eu du flair, probablement beaucoup de flair, parce qu'il arrive en 1851, la gare est ouverte une année plus tard. Un nouveau régime s'est installé, c'est un régime qui n'a plus ce côté strictement bigot du vieux conservatisme catholique. C'est un régime ouvert sur l'avenir, on fait abattre les vieux remparts partout où c'est possible, pour laisser passer le chemin de fer d'abord, on modernise les institutions. Bref, il y a un air, je dirais, de progrès qui souffle pendant quelques années sur le canton. Au bout de 7-8 ans, ce régime radical sera balayé, mais il aura laissé des traces vraiment très importantes.

Jean Hertig est protestant. Ce n'est pas anodin dans le canton catholique de Fribourg...

Et toute sa famille y est restée fidèlement. Ce sont des piliers de la paroisse réformée de Fribourg. C'était le bon moment pour qu'il s'y pointe parce qu'il n'y avait aucune espèce de compréhension œcuménique à l'époque entre les confessions. Le temple à Fribourg a été construit, sauf erreur, en 1875 sur les restes d'ailleurs de fortifications qui avaient été démolies.

Qu'est-ce qu'on sait des clients qui viennent acheter des plantes dans cette boutique-là, fin 19e, début 20e siècle ?

Le magasin n'a pas conservé d'archives. Mais il y avait, non loin de là, un voisin qui était prof de dessin au collège, qui était un bel artiste et qui passait son temps, comme tout bon Fribourgeois dans le quartier du Bourg, au bistrot, au Café des Merciers, là où il y a l'agence de la Banque de l'État et la police de sûreté actuellement. Il noircissait des cahiers entiers, des carnets entiers, de silhouettes, de consommateurs. On voit là tout un peuple de gens modestes, certains, on voit ça au chapeau par exemple, melon ou gibus, mais aussi des casquettes très ouvrières. Quelques femmes apparaissent, certaines ont des chapeaux, d'autres plus simplement une petite charlotte ou un foulard. La mise est généralement modeste. Ce sont des petits artisans, des petits commerçants, ceux qu'on n'appelle pas encore la classe moyenne, mais qui ont déjà une conscience très claire d'être déjà des petits bourgeois.

La Maison Hertig a d'abord produit ses propres semences et ses propres plantes ornementales, elle y renonce dans les années 60, qu'est-ce qui se passe à ce moment-là?

Ils ont perdu leur terrain. La Maison Hertig louait à la commune un espace où elle avait installé des serres et des plates-bandes, c'était en contrebas de l'hôtel cantonal. Et puis la ville a mis fin au bail, Hertig a essayé de se défendre, mais sans succès, et finalement ils ont dû lâcher. Quand ils ont dû lâcher, au milieu des années 1960, ils ont dit: bon, on ne sera plus artisans fleuristes, mais seulement marchands de fleurs, et ils se sont recentrés évidemment sur la fleur coupée, à la fois achetée sur place ou dans la campagne environnante, ou achetée sur les marchés étrangers.

Les fleurs s'offrent aussi pour des funérailles. Vous évoquez dans le livre un souvenir lié à Jean Tinguely.

Quand sa compagne est décédée, Jean Tinguely s'est rendu chez Hertig pour commander des couronnes et, pour expliquer ce qu'il voulait, il les a dessinées — ce que regrette encore Adrien Hertig, patron à l'époque, car ce serait aujourd'hui une pièce de collection. Quelques mois plus tard, à ses propres funérailles, la demande de couronnes et de gerbes a été telle qu'Hertig s'est retrouvé à court. Il a dû se tourner vers le jardinier du château de Vögelshaus, propriété de la famille de l'académicien Jean d'Ormesson, dont les jardins ont finalement fourni les fleurs. D'Ormesson, s'il l'a su, a dû en rire — lui, l'académicien issu d'une noblesse d'Ancien Régime, offrant ainsi ses jardins à l'artiste le plus iconoclaste du 20e siècle.

Ecoutez l'interview complet:

RadioFr. - Maëlle Robert
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