Chantiers: les délais mettent les ouvriers sous pression
Dans le gros-œuvre, les délais toujours plus serrés atteignent leurs limites, selon un directeur d’entreprise. Cette pression, entretenue par des amendes dissuasives, accroît les risques sur la sécurité des ouvriers.

Ils construisent nos routes, nos gares et nos maisons, mais souvent, nous n’attendons que leur départ avec impatience. Sur les chantiers, les ouvriers subissent des délais toujours plus serrés. "On s’adapte, mais c’est toujours un peu plus la course", témoigne Loris, maçon depuis 17 ans, à l’œuvre sur le chantier ferroviaire entre Vaulruz et la Verrerie.
Avec les années, cette anticipation s’est perdue. On fait tout à la der’
Pour le directeur de JPF Construction aussi, ces délais atteignent leurs limites. "On travaille déjà de nuit, les weekends, parfois en 2 x 8 voire en 3 x 8…", décrit Philippe Remy. "Je pense qu’à un moment donné, on ne peut plus augmenter ces contraintes", estime-t-il.
Toujours plus vite, mais pourquoi?
Si ces délais sont plus serrés, c’est notamment pour limiter les interruptions de trafic, en cas de fermetures de voies. Mais selon plusieurs acteurs de la branche, la raison principale provient d’un manque d’anticipation. La Fédération fribourgeoise des entrepreneurs relève que les autorisations sont souvent délivrées au dernier moment par-rapport au calendrier du chantier, obligeant les entreprises à se réorganiser dans la précipitation. Une planification robuste, qui permettrait d’éviter les imprévus et les retards lors de la réalisation de l’ouvrage, est alors compromise.
20'000 francs par jour de retard
Ces délais serrés s’accompagnent d’un instrument dissuasif: les pénalités de retard. Sur le chantier de rénovation des voies TPF entre Vaulruz et la Verrerie, "la pénalité de retard s’élève à 20'000 francs par jour", révèle Philippe Remy. Sur les autoroutes, ces amendes peuvent même atteindre 2500 francs pour chaque quart d’heure de retard, si le trafic ne peut pas reprendre à temps.
Toutefois, ces amendes ne sont dues que si les retards sont imputables à l’entreprise. Donc finalement, il est rare qu’elles doivent les payer.
La sécurité sous pression
Sur le terrain, ces délais mettent sous pression les mesures de sécurité. Depuis le sommet d’une structure en béton, Luis Silvana avertit: "Ici, si le responsable de la sécurité passe sur le chantier, il me dira qu’il ne devrait pas y avoir certaines ouvertures [entre les barrières]. Mais pour que je puisse faire mon boulot, je suis obligé de les avoir." Le chef d’équipe conclut: "Si on veut assurer la sécurité à 100%, on n’arrive pas à tenir notre délai."
Selon la SUVA, entre 7 et 8 accidents se produisent chaque jour ouvrable sur les chantiers fribourgeois. 1920 cas au total en 2024, dont 200 accidents graves en moyenne chaque année.
Ces données comptabilisent les incidents qui lui sont déclarés et entrainent une prise en charge par l’assurance-accidents. "Cela inclut aussi bien des atteintes légères (comme des coupures, entorses ou contusions nécessitant un suivi médical) que des cas plus graves", précise la SUVA.
S’il lui est impossible de relever la part de ces accidents qui se produisent sur des chantiers en retard (cette variable n’est pas collectée lors d’une déclaration d’accident), la SUVA affirme toutefois que "le stress et la pression au travail sont des facteurs de risque reconnus. Lorsqu’ils augmentent, par exemple en raison de délais serrés ou de contraintes organisationnelles, ils peuvent favoriser des comportements à risque, une baisse de vigilance ou des prises de décision plus rapides, ce qui peut accroître le risque d’accident."
Ancien conducteur de travaux, François Clément, le secrétaire régional d’Unia Fribourg, confirme: "Dans l’entreprise où je travaillais, on calculait la rentabilité des chantiers chaque jeudi. Et généralement, la variable d’ajustement pour corriger le tir, c’était d’accélérer." Selon lui, cette cadence se répercute sur la sécurité des travailleurs: "L’ouvrier se dit ‘il faudrait que je fasse un aller-retour pour mettre le crochet de sécurité, mais je vais perdre 15 minutes… Alors tant pis, je ne le fais pas.’ C’est là que l’accident arrive", déplore-t-il.
Savoir dire stop
Face à ce risque, les entreprises organisent des formations et engagent des chargés de sécurité, pour s’assurer du respect des règles. Et Philippe Remy, le directeur de JPF Construction rappelle cette consigne: "Si l’ouvrier se rend compte qu’il se met en danger, il doit dire stop. Il doit appeler son contremaitre, et il n’aura jamais de reproche pour cela", assure-t-il.


